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Eric Hennekein : La couverture de
votre livre est belle et touchante et le texte est particulièrement beau,
poétique même. Pr René Frydman : Tout d'abord c'est ma collaboratrice, Judith Pérignon,
que je voudrais féliciter car elle m'a aidé à mettre en mots cet ouvrage. J'ai
essayé d'exprimer, très différemment d'un livre technique, le ressenti d'un
professionnel de la naissance. Cela a été " mis en musique " par
Judith que je remercie. EH : En lisant un livre de
Professeur Frydman on pourrait s'attendre à un ouvrage plus scientifique, sur
la PMA entre autres sujets, mais c'est en réalité un texte très beau et qui
aborde biens d'autres aspects, comme des voyages que vous avez effectués sur
d'autres continents : différentes rencontres, différents rites et rituels
qui accompagnent la naissance. N'est-ce pas surprenant de la part de Professeur
Frydman ? Pr RF : J'ai toujours été fasciné par l'acte de la naissance
et tout ce qu'il y a autour : le désir de concevoir et conduire la
grossesse mais aussi le rituel de passage que constitue la naissance. Même si
je me suis lancé dans des travaux hautement techniques comme la fécondation in
vitro, qui m'ont fait connaître d'un large publique, j'ai toujours essayé de
porter une attention particulière à la préparation des futurs parents et aux
conditions de l'accueil du nouveau né, mais c'est aussi de faire progresser les
équipes médicales pour un évènement fondateur au niveau du souvenir et du vécu
qu'il représente. C'est vrai que j'ai toujours été très intéressé par les
différentes cultures, leurs conduites et leurs coutumes qui peuvent être très
différentes des nôtres, bien qu'il y ait toujours la même émotion, il y a des
modalités d'accueil qui diffèrent de part l'histoire, l'évolution, de l'obstétrique
et de l'accouchement. Il y a des variations notables en termes de modalité
d'accueil et de rituel. Ce qui est intéressant à noter c'est que beaucoup de
ces rituels font appel, référence, à la protection de la mère et de l'enfant,
qui sont des survivances, car il y a de nos jours dans le monde encore beaucoup
de mortalité maternelle et il y a beaucoup de craintes que les choses ne se
passent pas bien : on va faire des rituels physiques, des chants, des
amulettes, qui vont essayer de protéger cette nouvelle naissance. C'est pour
moi un patrimoine de l'humanité qui disparait peu à peu, mais si dans un sens
je trouve cela satisfaisant du fait même d'une meilleure prise en charge
médicale, une efficacité plus grande, mais c'est quand même intéressant dans garder
le côté culturel qui varient considérablement entre une naissance qui peut
prendre place en Roumanie, en Afrique, ou dans d'autres pays. C'est vrai que
j'ai beaucoup voyagé et que cela m'a donné l'occasion de vivre des expériences
personnelles soit avec des centres de naissance dans le monde, soit avec des
confrères, mais aussi par mes lectures personnelles et c'est cela qui m'a
motivé en les rapportant dans ce livre, pour " ouvrir les yeux " et mettre
en évidence qu'il y a trente six façons
d'accompagner une naissance et qu'il est souhaitable, à mon sens, d'en trouver
la bonne approche : la sienne. EH : Effectivement, c'est un
ouvrage qui se lit de façon très agréable, avec beaucoup d'émotion, mais aussi donne
des approches très éclectiques, voire surprenantes ; mais, Professeur
Frydman, pour les lecteurs qui auront accès à votre ouvrage, mais qui néanmoins
" vous connaissent " de réputation et qui n'auront probablement pas
accès à une prise en charge médicale par vos bons soins, faut-il comprendre
votre livre " Les secrets des mères " comme un retour sur votre
expérience personnelle, professionnelle, qui a souvent précédé les progrès
médicaux de ces trente dernières années ?
Voudriez-vous permettre, proposer, en quelque sorte, un " arrêt sur
image ", faire un bilan, une prospective pour les jeunes médecins, que
d'ailleurs vous mentionnez dans les dernières pages de votre ouvrage, mais
aussi pour les hommes et les femmes, les couples en attente de la venue d'un
enfant ? Pr RF : Non, dans mon projet je n'ai pas eu envie de faire un
retour sur moi-même, ou d'expérience, c'est une préoccupation qui m'a toujours
accompagné, tout comme je l'ai aussi abordé dans mon précédent livre
" Lettre à une mère " que j'ai
écrit sur le même ton poétique, qui parle de l'émotion au moment de la
naissance vu par un médecin mais avec une sensibilité très à fleur de peau. C'est un sujet qui m'a
toujours habité, savoir que je n'ai pas " accouché " sur le papier,
si vous me permettez cette expression, que justement ces deux livres me
permettent de restituer une part de mon expérience. En effet, je continue à
faire des accouchements, à " prendre des gardes de nuit ", parce que
c'est quelque chose qui est très intense pour moi, " comme une drogue "
et je peux déjà m'inquiéter du moment où je partirai en retraite, car les
moments de l'accouchement sont pour moi extrêmement forts et alimentent le sens de
la vie, de ma vie... EH : ... j'en profite pour
rapporter le jeu de mots que vous faites, véritable clin d'oeil, en mentionnant
votre prénom René que vous proposez de lire, de dire, " re
né " ! Mais quand même à un moment ou notre société se pose la
question des diagnostics préimplantatoires, cherche à détecter d'éventuelles
pathologies lourdes avant implantation, sans oublier le clonage thérapeutique, etc....
le moins que l'on puisse dire c'est que nous évoluons dans un monde
scientifico-médical de plus en plus
abstrus ; alors, Professeur Frydman, ne faudrait-il pas lire, entrevoir, comme
participant à ce phénomène, exprimant un besoin de retour aux rituels, aux pratiques
religieuses ? Vous-même avez pu les observer lors de vos déplacements dans
des contrées éloignées, mais vous les racontez aussi dans votre pratique
quotidienne, dans votre service hospitalier en France et vous le racontez dans
votre livre en devant, par exemple, faire intervenir un marabout pour qu'une
patiente accepte la césarienne qui va la délivrer. Ne faudrait-il pas constater,
qu'au-delà de garder un lien à notre culture qui nous a été transmise comme
vous le mentionniez tout à l'heure, mais peut-être comme un besoin de nos
contemporains de se rattacher à une pratique du rituel ? Pr RF : Notre époque est certainement en manque de sens et
l'accouchement doit participer à nous faire retrouver du sens. Mais c'est aussi
pour nous professionnel de la santé de repenser nos objectifs et le sens de nos
pratiques et de nos actes médicaux. Comment ne pas perdre à l'accouchement ce
moment d'humanité et d'émotion intense au profit d'une aseptisation et d'une
technicité qui prends le dessus ? Je crois possible la connaissance et le
maintien de ces traditions, pour le moins pour certaines d'entre elles, qui
peuvent tout à fait s'intercaler dans une dynamique de progrès technique. Sans
faire un grand écart il me semble possible de rassembler ces deux aspects en
ayant d'une part une démarche scientifique et maintenir une pratique pour des
couples qui ne peuvent pas concevoir autrement en sachant que ces techniques
posent des problèmes éthiques qui ne sont pas simples tout en réfléchissant au
sens et au vécu simultanément ce qui doit leur permettre de vivre leur démarche
le plus profondément et intensément. N'est-ce pas redonner cette intensité de
vivre parallèlement aux progrès médical et scientifique et technique qu'il ne
faut pas perdre ? EH : Faudrait-il appréhender
votre ouvrage comme un " livre de sagesse " ? Pr RF : Ce sera mon lecteur qui pourra dire comme il aura
ressenti mon livre après sa lecture, mais je dirais que c'est avant tout un
livre d'émotions multiples et qui se veut ouvert sur le monde. EH : L'actualité du jour relatée
par le journal " Le Parisien " à du faire le tour de vos services,
mettant en exergue les problèmes médicaux graves qui surgissent sur des
patientes enceintes et qui sont relativement âgées pour procréer et bien évidement
le cas de Madame Rachida Dati l'actuelle Ministre de la Justice dont on apprend
la grossesse, mais de " père inconnu " : pourriez-vous réagir
face à ce problème qui ressurgit régulièrement à la une des journaux et qui ne
manquent pas de nous interpeller ? Pr RF : Deux choses me semblent importantes à relever :
d'une part nous assistons à une demande croissante de grossesses de femmes
âgées de la quarantaine et plus, là je dirais que nous sommes encore dans les
normes physiologiques. D'autre part, dans le cas de maternités extrêmes à l'âge
de la soixantaine et portant des triplets cela met en évidence pour moi une
perte de repères, car, à mon sens il y a un âge pour être mère et un âge pour
être grand-mère. Mais c'est aussi incontestablement une perte de repère de
médecins qui répondent à des demandes que je qualifierais, en y portant un
regard positif, d'oniriques. On ne peut s'empêcher de se poser de sérieuses
questions sur les motivations de telles pratiques chez des confrères
probablement à la recherche de profits financiers ou à la recherche de
renommée : il ne faut pas oublier que leur pratique est tout à fait
condamnable, car on ne remet jamais trois embryons provenant de dons d'ovocytes
d'une femme jeune car nous savons nous exposons la patiente à une grossesse
encore plus risquée, de prématurité pour le ou les enfants et de mise en danger
physique pour la mère, compte tenu de son âge. Il faut rappeler le cas d'une
femme qui est dans le coma et c'est connu que l'on fait plus de complications
cardio-vasculaires à cinquante ans qu'à vingt cinq ! Malheureusement, bien
que cela fasse la une des journaux cela est loin d'être satisfaisant et doit
être considéré comme un mauvais point. EH : Je qualifiais tout à l'heure
votre livre Professeur Frydman de sage, vous dites qu'il faut remettre la
grossesse en émotion et le désir d'enfant en sens et d'un autre côté
l'actualité nous embarque bien loin de tous vos bons propos ; alors, comment
des patients peuvent-ils s'assurer de trouver face à leurs demandes et leurs
désirs d'enfant, de grossesse, un professionnel aussi sage ? Pr RF : Je pense que beaucoup de professionnels, sages-femmes,
médecins, ont cette sagesse et c'est pour cela qu'ils ont choisi ce métier. En
revanche il faut faire attention de ne pas se faire prendre par une espèce de
modernité apparente qui ne mettrait en avant qu'efficacité et technicité. Il ne
faut pas mettre de côté que c'est très certainement une réalité qu'il ne faut pas
occulter, car elle est pratiquée par certains. Cela est aussi parce que nous
sommes à une période ou les couples, les femmes, sont en mesure d'avoir des
demandes et de préserver leurs demandes, et leur vécu et ce livre s'inscrit
avec d'autres dans le sens de favoriser et de soutenir une autonomie du vécu. EH : Pensez-vous Professeur
Frydman que votre ouvrage pourra participer à la réflexion de nombreux couples
de français, d'européens, qui se retrouvent à voyager à Barcelone, à Madrid, en
Belgique, en Grèce, pour pouvoir accéder
à ces traitements de PMA que la France n'autorise pas, ou pas encore ? Pr RF : Je l'espère et je souhaite que cela participera à
jalonner une nouvelle étape, un temps de réflexion, sur l'ensemble de nos
pratiques, sans que cela n'en arrive à une course poursuite, sans réflexion. EH : La fin de votre ouvrage est
consacré à votre musée, en ayant découvert que votre épouse est peintre, est-ce
que cela viendrait dévoiler une part de votre histoire familiale ? Pr RF : C'est effectivement une rencontre autour des modes de
création qui, bien entendu, n'est pas fortuite. J'ai eu plaisir à proposer à
découvrir certaines de ces sculptures, peintures, qui m'habitent, tout comme
j'ai pu le faire dans la maternité où j'exerce. EH : Vous dites dans les
dernières pages de votre ouvrage que vous aimeriez photographier, capter, les
regards des femmes au moment de l'ultime libération lors de leur accouchement,
tandis que la très belle photographie de couverture de votre livre est celle
d'un enfant qui repose paisiblement sur le cou de sa mère... Interview réalisée par Eric Hennekein septembre 2008 copyrigth © 2008 Hennekein - tous droits réservés |
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