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« La
multiplication des pères brouille ma vie ... » Eric
Hennekein : En ouvrant votre livre je dois vous avouer qu'il m'a
agacé : cela m'a pris du temps pour entrer dans la lecture et revenir en
arrière à plusieurs reprises pour essayer de comprendre les méandres de votre
propos. J'ai lu aussi dans la presse qu'effectivement ce n'est pas un livre
facile que vous avez écrit. David
Collin : Vous dites que vous vous êtes senti
agressé... ? E.H. :
Agacé. D.C. : Je
n'ai cherché ni à faire quelque chose de difficile, ni quelque chose de facile
non plus à lire. C'était aussi pour moi un travail d'écriture, donc une
constitution qui est à la fois une recherche et une écriture, et donc pas une
simple écriture. Je n'ai forcément pas une pensée très linéaire. Je n'ai pas de
« point A, point B, point C... » ; mais j'ai plutôt une pensée qui
va en spirale. Le livre est donc un peu à l'image de cela. D'ailleurs, au
départ, la première version du livre, qui était deux fois plus longue, était
beaucoup plus labyrinthique et « spiralique ». J'ai plutôt été dans
la simplification. Il est vrai que j'avais une envie de travailler l'écriture,
dans un certain sens. E.H. :
Alors, maintenant, pour rentrer dans le vif du sujet : dès les premiers
mots, une question qui m'est revenue ; vous dites : « Pourquoi
s'interroger sur des pères qui ne s'inquiètent pas, qui ne frissonnent pas sur
le seuil de l'abandon ? Pourquoi s'arrêter sur des êtres qui ne se sont
pas interrompus ? » (page
12). Vous posez donc directement la question de la place du père, et quelques
pages plus loin : « privé de certitude, j'ai frôlé l'anonymat »
(page 18). Vous posez tout de suite la question du père, et quelques pages plus
loin, vous posez une autre question : « et je rends grâce aux mères
et aux grand-mères, abandonnées sur le seuil de leur vie, elles m'ont porté à
bout de bras » (page 21), puis vous dites : « elles m'ont
inventé une filiation. Le fin mot c'est préserver, aimer » (page 22).
Je continue de vous citer : «avant de me coucher, maman me racontait
l'histoire d'une vie probable, celle d'une vie rêvée. Il était une fois une
origine extraordinaire et mystérieuse, silencieuse à jamais. C'était la vie
rêvée d'un ange, le temps de l'insouciance ». Peut-on dire que d'un côté
votre ouvrage va parler de cette recherche des pères mais d'un autre, sans
ambiguïté, une fois que vous avez posé votre sujet, vous parlez directement du
rôle de votre mère, en considérant, bien-sûr, qu'il y a une partie
autobiographique dans votre roman, ne levez-vous pas quelque part une
ambiguïté, une ambivalence entre ce livre qui est à la recherche des différents
pères, mais qui est largement soutendu par la position,
« l'imposition »( !?), de la mère ? D.C. : Le
but au départ était effectivement d'écrire sur les pères. Autre défaut,
peut-être, de la première version est que c'était trop entre l'essai et le
récit. Cela allait trop entre l'un et l'autre. Ce n'était pas assez franc du
côté du récit. Alors il y a encore des restes d'essai ; c'est-à-dire que
ce n'est pas non plus une autobiographie, ni complètement un roman. Ce serait
plutôt une écriture de soi un peu différente, une sorte d'« autographie ».
Je viens de réfléchir ce week-end avec d'autres personnes, je me situerais plus
dans une constitution de soi par d'autres figures. C'était une recherche du
père aussi en général, à travers mon expérience, mais, pour des choses plus
générales, je me suis dit qu'à un moment donné il y avait eu en
contrebalancement de cela la présence de la mère ou du rôle maternel. Et c'est
plutôt pour lever une ambiguïté, mais de manière minimale. Je ne voulais pas
parler des mères, car c'était cela mon sujet ; mais je voulais dire que
derrière cela il y avait la sauvegarde, la présence continuelle de ce côté-là
qui a permis une certaine survie, ou la préservation d'un équilibre minimum.
Mais je n'ai pas voulu m'étendre de ce côté-là. E.H. :
Ne peut-on pas dire qu'à douze ans, vous prenez « deux pères... de
claques », si je peux me permettre l'expression : le divorce du
second mari qui n'est pas le père génétique ? Est-ce que là, ce n'est pas
quelque part un coup porté par la mère qui n'avait pas dit la vérité, qui
peut-être avait imposé à son fils sa difficulté, voire son incapacité à dire
les choses, à nommer clairement, distinctement ( !?), celui qui s'appelle
« papa » et celui qui n'est pas « le père » mais qui peut
être une autre forme de père sans être le papa ? D.C. : Je
ne peux pas, n'ai pas envie et n'ai pas eu envie de porter de jugement
là-dessus. On me l'a déjà dit ; je pourrais avoir quelque part un
reproche, mais la vie étant ce qu'elle est, chacun a une vie pas toujours toute
simple et on ne sait pas toujours ce qu'on dit et ce qu'on ne dit pas. On ne
fait pas toujours ce qu'on veut, et donc je n'en veux pas du tout à ma mère de
ce qui s'est passé, et les choses sont plus compliquées qu'elles ne le
paraissent. E.H. :
Plus loin dans votre texte, elle aura même du mal à dire, il faudra qu'elle
prenne le cahier et qu'elle puisse écrire. Alors, est-ce que la mère ne projette
pas sa propre difficulté dans son rapport à l'homme, au père ? Est-ce l'éclairage
que vous voulez donner à votre autographie ? D.C. : Certainement,
mais cela est la part du lecteur. E.H. :
C'est bien la place à laquelle j'ai essayé de me mettre. Alors, comment pouvoir
aborder, comprendre, replacer, la place des différents pères ? J'ai été
interpellé, par cette place en ombre, en questionnement, du rôle de la mère ;
et ne serait-ce pas cela qui va définir quelle sera la place que vont prendre
les différents pères ? Aussi, votre récit, autographie, va se dérouler au
moment où le narrateur devient lui-même père ! J'ai trouvé intéressant de
constater qu'il n'y ait pas de place « attribuée » à cet enfant. On
ne parle que de père. D.C. : Encore
une fois - et justement je dis juste les choses simplement - ce n'est pas une
« autobiographie », mon propos n'était pas de tout dire, pas de
raconter les détails d'une vie, mais à partir de certains épisodes, essayer de
réfléchir sur les liens entre différentes paternités, différentes relations au
père et comment tout cela se construisait, ressurgissait, et comment l'écriture
traverse tout cela. La question du creux, du silence, peut-être du non-dit,
fait aussi partie du livre. C'est justement le travail que j'ai fait dans un
deuxième temps sur le livre, où j'ai réduit et beaucoup travaillé pour que ce
soit vraiment un objet de littérature, et non pas un objet à cheval sur
plusieurs choses - ce qu'il est certainement. J'ai voulu que tout y soit dit,
que tout y soit révélé. Ce qui m'intéresse est de dire des choses qui sont de
l'ordre de l'intime, mais aussi qui touchent tout le monde, et non pas de
l'ordre du privé. C'est une distinction qui est assez importante pour moi. Il y
a des choses où l'on touche la fiction. E.H. :
La fête des pères était hier et on ne peut que porter le constat que notre
société s'intéresse, s'interroge, sur la place des pères. J'ai récemment lu un
sondage sur l'évolution des rôles du père à travers sa place dans l'entreprise,
comment les 25-30 ans qui seront les cadres de demain et d'après-demain
réagiront face à la paternité, face au temps de travail partagé et la prise en
charge de leurs enfants. C'est un sujet d'actualité et il y a peu
d'ouvrages véritablement consacrés à ce nouveau rôle des pères. C'est pour cela
que votre livre a retenu toute mon attention. Citeriez-vous un ou plusieurs
ouvrages qui ont pu vous interpeller sur la place ou le rôle des pères ? D.C. : Il
y a eu La marque du père de Michel
Seonnet (Gallimard 2007) qui parle d'un père, alsacien, engagé dans la division
Charlemagne ; l'auteur s'interroge : quelle relation a-t-il avec ce
père-là ? Un beau texte sur le père. Il y a aussi un texte de Pierre
Pachet, qui curieusement, s'appelle : Autobiographie
de mon père (Belin 1987), car il pose beaucoup de questions assez proches de
ce que j'ai dit sur l'autographie, l'autobiographie. E.H. :
On trouve plus spontanément des écrivains qui se sont penchés sur le rôle de la
mère. Aujourd'hui, nous traversons une redéfinition de la paternité. L'écriture
de votre livre, les commentaires et réflexions qu'il a suscités dans la presse
ou parmi vos proches vous ont-ils permis de donner une nouvelle définition, une
plus grande tranquillité du rôle des pères aujourd'hui ? D.C. : Une
tranquillité pour moi certainement. Car l'écriture ou la littérature a une
vertu apaisante, même si ce n'est pas dénué d'inquiétude et de doutes. Pour
moi, il y a une intranquillité - en écrivant-, puis un apaisement, une fois que
le livre est passé et que l'on passe justement à autre chose. Beaucoup de
personnes m'ont écrit en étant étonnées du fait que ce soit un homme qui traite
ainsi de la question du père ; ce qui est bien inhabituel, même si cela
émerge maintenant. Mais autant d'hommes que de femmes ont été touchés de cette
réflexion sur les différents aspects possibles dans le livre du point de vue
que l'on peut avoir en étant soit père, soit fils, du rapport au père. En étant
fils d'un père (d'impairs ?!), en en ayant plusieurs... Que cela pouvait
remuer chez eux. Et tout à coup cela les a fait se poser des questions sur
eux-mêmes, ce dont je suis tout à fait content. Cela les a fait travailler.
Peut-être aussi (ce qui est une hypothèse) car il y a dans le livre une sorte
de ressassement, tout n'est pas linéaire, des choses sur lesquelles on revient.
Et je pense que si tout était linéaire, cela ne provoquerait pas cette
réaction. Mais le fait que cela ne soit pas aussi linéaire, que cela soit un
récit, cela reste littéraire et non pas un déballage. Je pense que cela peut susciter
d'une autre manière des choses chez les gens. E.H. :
Dans le cadre de la thérapie et de mes consultations, ce sujet me préoccupe constamment,
mais aujourd'hui cette nouvelle place des pères, les familles recomposées c'est
quelque chose d'assez fréquent, dont on peut parler, que l'on cherche à définir,
expliquer, structurer ; est-ce que votre ouvrage va aider les hommes et
les femmes à redéfinir cette place de l'homme, de la / des paternités ? D.C. : Si
cela peut avoir une « petite goutte » de cette réflexion, c'est tant
mieux ; c'est là aussi le but de la littérature. E.H. :
Et vous, en une idée, de cette pluralité des pères, que diriez-vous ? Vous
interrogez votre lecteur sur les quatre pères que vous avez eus. Aujourd'hui,
dans la société dans laquelle nous vivons, il est fréquent de voir des familles
recomposées, avec « différents pères ». Pour le lecteur de votre
ouvrage Train fantôme, quel
pourrait être le message des différentes paternités que vous avez transmis ? D.C. : C'est
peut être un chemin proposé, comme un chemin de pèlerinage - et comme il y en a
une multitude - avec plusieurs cas vrais ou imaginaires. Comment naviguer dans
un chemin fragmenté ? Comment se reconstituer ? Moi, je l'ai fait par
l'écriture ; cela peut être fait en lisant simplement ou en disant les
choses. Car cela est à voir aussi avec l'intériorité, avec la question de
creuser les choses, pour voir jusqu'où l'on retrouve des racines. C'est une
sorte de chemin pour tenter ce genre de choses. Quelques
éléments de biographie. David Collin est né en 1968 à Annecy.
Bachelier français, fils unique, il a vécu en France et Suisse, a étudié
notamment à l'université de Sofia Antipolis. Après un baccalauréat littéraire
il a fait des études de philosophie et littérature, équivalent de la licence, à
Zurich. Interview réalisée par Eric Hennekein juin 2008 copyrigth © 2008 Hennekein - tous droits réservés |
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