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Eric Hennekein : Mon but dans
cette interview est de vous provoquer, de vous faire réagir, et non pas de vous
mettre mal à l'aise. Tout d'abord, votre livre est beau, la couverture de
l'éditrice Héloïse d'Ormesson est particulièrement bien réussie. Mais aussi en
abordant les premières pages, chapitres, on ne peut qu'être touché par la
beauté profonde, quand bien même souvent assez sombre, de votre texte. Tiéry Bourquin : merci pour vos compliments. E.H. : Pour rentrer dans le vif de
votre sujet, si je peux me permettre de résumer de façon caricaturale, je dirai
que votre livre décrit la tentative d'un jeune homme cherchant à exister en se
débarrassant, à la fois de l'histoire d'une mère
omniprésente qui n'a pas été en mesure d'aller à la rencontre de son couple et
qui, d'autre part, n'a pas non plus été en mesure de se trouver elle-même ;
son fils aîné devient le jeu du maintien du rapport de conflit de couple, non
résolu, même après le divorce. Le fils cherche aussi à provoquer son père...
probablement pour chercher à vivre, à survivre. T.B. : Cela me semble d'autant plus vrai qu'il s'agit de la
belle-mère du narrateur ... E.H. : ... non, j'ai bien dit la mère du
narrateur ! T.B. : Mais elle est absente du livre ... E.H. : C'est, me semble-t-il, par le
fait même qu'elle n'est jamais mentionnée, évoquée, dans votre livre que c'est
elle le noeud gordien, le noeud du problème. " Soyez rassuré ", j'aime
particulièrement me pencher sur le rôle des belles-mères en général et je ne
manquerais pas d'en parler plus tard dans notre entretien. T.B. : Je suis à la fois surpris et pris de court par votre
interpellation. J'écoutais votre question en pensant à la mère du frère,
c'est-à-dire en pensant à la belle-mère du narrateur. C'est vrai que le couple
de la mère du narrateur est fini depuis longtemps et qu'il a explosé des
années auparavant ; y avait-il encore quelque chose à sauver ? E.H. : Mais le conflit ne s'arrête pas
miraculeusement à l'instant, au moment du divorce du couple des parents !
Il se prolonge, se poursuit, s'entretient avec les différents protagonistes et
c'est le fils - ici narrateur - qui va en faire bien malgré lui l'expérience
douloureuse, les frais ! T.B. : Vous me laissez sans voix ! E.H. : J'ai lu avec beaucoup de
plaisir durant un long week-end votre livre et j'étais impatient de voir,
enfin, apparaître la mère : mais elle n'apparaîtra pas. C'est la belle
mère qui surgit, prend place dans l'intrigue : elle est presque méchante,
espionne, cherche à contrôler, cherche même à en découdre avec son beau-fils et
c'est donc bien pour cela que je maintiens que la mère du narrateur avait
encore des comptes à régler avec son ex-mari, avec son couple passé : son
fils, le narrateur présentement va être instrumentalisé par sa mère puis va chercher
à réagir, d'une certaine façon, par opposition à son père. Le fils est ici le
dommage collatéral d'une histoire de couple qui n'en finit pas de ne pas finir...,
qui a mal tourné ! T.B. : Alors, .... ce serait la mère qui a écrit le livre ?
C'est effectivement une mère qui a monté son fils depuis sa tendre enfance
" contre le clan d'en face " ... quitte à s'en excuser par la suite en
prenant en compte l'étendue du désastre. C'est évident ! E.H. : En tous les cas, elle participe
à entretenir de façon pesante l'inquiétude existentielle du narrateur ;
est-ce qu'elle voulait vraiment, ou exprimait-elle son propre désarroi, sa
propre incapacité à exister ? T.B. : Voulez-vous me demander si le narrateur aurait dû avoir
la maîtrise des choses, de ces (de ses ?) situations de vie ? Mais
vous me laisseriez entendre qu'il est dépassé... E.H. : ... A la lecture de votre livre cela
apparaît comme totalement impossible ; n'est-il pas complètement dépassé,
forclos, dans cette histoire qui, si elle a baigné son enfance, son
adolescence, menaçait de le noyer dans une " mère " de sentiments
houleux ? De sentiments honteux ? T.B. : ...
Cela le dépasse E.H. : ... En lisant les soixante-dix
premières pages de votre livre, on éprouve du plaisir à découvrir cette
histoire, à se tendre, à s'immiscer dans cette intimité. Les cent soixante pages
suivantes sont dures et laissent sourdre le malaise qui restera non résolu.
Philippe est le seul personnage nommé, par opposition au narrateur et à son
" Frère préféré " dont on ne connaîtra pas les prénoms, qui comme par
non hasard est un fils, lui, qui remporte le soutien inconditionnel de sa seule
mère... T.B. : ... Vous m'apporter un éclairage que je n'avais pas
envisagé... E.H. : ... Et Philippe, j'ai osé espérer
qu'il sauverait la situation, mais non. Il va, avec sa complexité exacerbée, tendre
encore plus l'intrigue. Alors, le narrateur n'aurait-il pas été projeté dans
une histoire, ne lui aurait-on pas imposé de se positionner, d'exister, de
commencer à exister, pour se sortir du conflit de couple de ses parents ? Si
la mère est dans cette apparente non-existence, manipulant dans l'ombre, le
père, quand à lui, semble complaisant et attise cette injonction faite au
narrateur de se positionner : n'est-ce pas ce que le narrateur tente de
faire ? T.B. : C'est bien vu. E.H. : Cette apparente
présence " passive active " du père, autorise en quelque sorte le
sacrifice... " le sacri/fils ", de ses " deux fils ainés ". T.B. : Je n'y ai pas songé un seul instant, mais c'est très
bien vu de votre part. Ces paroles feraient plaisir à cette mère, car dans un
premier temps, à la lecture du livre, elle
s'est sentie exclue en n'apparaissant pas dans le livre et en a exprimé une
souffrance... E.H. : ... En n'apparaissant pas
formellement, probablement qu'elle expie une part des souffrances, qu'elle a
bien malgré elle, infligées, ou pas su épargner, à son fils unique. N'est-ce
pas cette part d'ombre, l'ombre d'où elle continue à contrôler, qui met en
lumière son malaise ? T.B. : ... E.H. : Le père participe aussi à ce
malaise en reproduisant " le couple de garçon " dans son deuxième
mariage : ne serait-ce pas à cette part de provocation que le narrateur
répond ? T.B. : Vous sous-entendez que ce ne pouvait être qu'une
histoire de garçons ? E.H. : En tous les cas les mères en
présence sont inexistantes, chacune à sa façon : l'une réellement comme je
viens de le proposer, et l'autre - la belle-mère - semble laisser faire et
réagit assez mollement. Le père semble bien passif face à cette tentative de
ses garçons aînés - qui s'aiment - qui se débattent pour essayer de s'en sortir
et de trouver un début d'équilibre et d'existence " à leur façon ". T.B. : ... E.H. : Je vous sens interdit... T.B. : Oui, car vous apportez un éclairage extrêmement
important. J'avais tendance à dire qu'en dehors du fait de vouloir aimer et
d'échouer il y un obstacle majeur qui se profilait dans le personnage de la
belle-mère. Je raconte vers la fin du livre, qu'elle fait obstacle ... mais en
fait ce n'en est pas vraiment un. Elle
s'érige plus en garde fou avec en toile de fond sa difficulté à aimer ou à être
aimé par quelqu'un d'autre qui est là : c'était pour moi l'enjeu
véritable. E.H. : Ne penseriez-vous pas qu'elle
cherche à maintenir hors de l'eau un couple qui ne fonctionne pas - en tous les
cas manifestement pour elle - ce dont elle a clairement conscience et ce que
lui rappelle, sous ses yeux, la très tendre relation naissante de son fils aîné
avec son beau-fils ? Couple coupable ? T.B. : La belle-mère voit son couple en danger et va chercher
à le sauver ; c'est par sa réaction soudaine et violente qu'elle le
manifeste, alors qu'auparavant elle était complaisante. Il est évident que,
pour moi, en révélant la chose publiquement à travers l'écriture de ce livre,
cela ressemble à une déclaration de guerre ... E.H. : ... Pourquoi ne pas l'envisager
comme un règlement de comptes " à elle-même " ? La belle-mère se
retrouverait plus remise en cause dans son incapacité à éviter l'affrontement
et la mise à jour d'une difficulté, voire d'un échec dont elle serait
révélatrice par sa position de deuxième femme : c'est ce qui lui échappe
complètement et c'est sa peur soudaine de comprendre qu'elle va se retrouver
face à la même problématique que la première femme. Cela doit être une rude
découverte que de se rendre compte qu'elle n'a pas pu sauver son mari, ni ses
fils d'ailleurs ; alors pourquoi ne pas accepter sa volonté de " gueuler "
et de vite arrêter l'histoire avant qu'elle ne lui échappe totalement,
n'explose entre ses mains ? T.B. : Tout le monde semble perdu dans cette histoire ! E.H. : Le véritable sujet qu'aborde
votre ouvrage, une fois dépassées ces réalités familiales plus ou moins
glorieuses, mais oh comment indispensables à déceler, à décrypter, est de
suivre, d'accompagner ces garçons et de voir comment vont-ils tenter de
construire leurs identités ? Il est intéressant de voir comment l'un va
aimer et l'autre se laisser aimer, et en finalité il me semble qu'il faille
s'interroger pour savoir : " sont-ils dans une esquive à la
souffrance ou au contraire tentent-ils d'apporter une réponse, terriblement
folle, en pieds de nez, à l'incongruité des mères et à l'agression passive du
père ? ". T.B. : Ce qui m'interpelle beaucoup dans ce que vous dites est
que le narrateur ne tient pas son rôle, voire même qu'il serait
instrumentalisé. Alors, les véritables personnages du livre seraient la
belle-mère en premier lieu, en deuxième position " la mère absente ",
puis des fantômes, le père et les frères. E.H. : C'est bien, à mon avis, que
vous vous permettiez de l'entendre, mais, aussi, ce que j'essaye de mettre en
évidence est la toile de fond, l'histoire familiale : c'est en quelque
sorte ce " sur quoi " s'appuie cette recherche du narrateur qui se
trouve bien malgré lui à " cette place-là ", comme posé par la
construction de l'histoire familiale telle qu'elle s'est faite : en tant
que jeune homme, provinciale venant étudier à Paris. Comment va-t-il répondre à
cette assignation à jouer un rôle dans ce drame familial ? T.B. : C'est vrai que le personnage central est comme pris au
piège et est obligé de se révéler ; c'est le choc que j'ai ressenti en
découvrant la quatrième de couverture proposée par mon éditrice lorsqu'elle
parle de " fêlure " et de " point de rupture ". Cela m'a
aussi interpellé parce que le narrateur n'en avait pas vraiment conscience,
mais c'est en se trouvant dans ce cul-de-sac qu'il est obligé de se révéler, à
lui-même, puis aux autres et notamment aux membres de sa famille : il est
coincé. E.H. : N'est-ce pas à envisager sous
l'angle de l'ambigüité de la place du père ? Il est à la fois central,
par rapport à ses deux femmes, mais aussi totalement absent lorsqu'il s'agit
d'exister dans un projet de construction, d'échange, avec son fils aîné ? Il
ne devient pas " le Fils préféré " ! Le père est coincé dans ce
rôle d'igniteur, sauf à pouvoir pousser implicitement son fils à fomenter sa
révolte ! Enfin celle que lui n'aura pas eu la force ou le courage de
" se mener à lui-même ". C'est à mon sens toute la force de votre
livre de montrer comment, par quelles étapes, etc., le narrateur va se révéler
en passant à travers une histoire dont les cartes lui ont été dévoilées que
très partiellement. T.B. : C'est bien le sentiment que je ressens de " prise
au piège " du narrateur, de cul-de-sac. E.H. : Je dois vous dire que " j'ai
cru rester sur ma faim " en refermant votre livre. D'une part, l'histoire
que vous racontez est très forte, touchante, et de voir le narrateur essayer de
se sortir de cette histoire qui lui est léguée en pesant héritage de son
histoire familiale est impressionnant. Mais d'autre part, comme je le
mentionnais tout à l'heure, dans les cent soixante dernières pages de votre
livre, hormis l'apparition de Philippe, rédempteur bien décevant, on assiste à
un malaise grandissant, à une fêlure comme vous le disiez. T.B. : Est-ce que l'on reste uniquement dans un règlement de
compte familial ? E.H. : Probablement que
fantasmatiquement je souhaitais lire que le narrateur " s'en sort bien ".
Eh bien non, il n'y aura pas de " happy end ". Il fallait aller
" jusqu'au bout " et montrer clairement que le père ne s'en sort pas :
c'est par ce positionnement à la fois audacieux et souvent incertain du
narrateur que vous mettez en évidence que là, en refermant le livre, en
laissant le livre faire son chemin dans le monde, le narrateur se positionne,
certes dans un équilibre précaire, mais là il peut s'en sortir. Charge à lui
maintenant d'assumer, de donner sens à sa propre histoire révélée. T.B. : Nous évoquions avant le début de notre entretien, les
premières critiques et elles sont de deux bords : ceux qui aiment parlent
" d'amour pur et absolu " et ceux qui détestent parlent de
" climat malsain ". E.H. : Je ne peux que vous conseiller
de ne pas écouter ceux qui pensent ou voient mal : " ne poursuivez
pas le travail de sape du père du narrateur ! ", cela a été suffisamment
déstabilisant. Posez-vous ! Positionnez-vous ! Assumez d'avoir mis le
pavé dans la marre ! Tous ceux qui vont se sentir touchés " en
dessous de la ceinture " parce qu'ils peuvent se sentir, réellement ou non
d'ailleurs, coupables de pareilles lâchetés parentales, vous devriez ne pas y
porter attention, mais les renvoyer à leur haine : " Famille je vous
hais " ! T.B. : Il faudrait considérer notre échange de ce soir comme
une incitation à poursuivre l'histoire, pour raconter le sort du deuxième frère
et savoir comment va-t-il s'en sortir ? E.H. : Les demi-frères aînés à leur
façon vont se donner la main, s'enlacer, à peine plus pour essayer de s'en
sortir de façon harmonieuse, douce ; il n'y pas de jugement à porter sur
la façon dont les frères, plus ou moins consciemment, vont mettre en oeuvre. Les
frères sont dans une expérience initiatique de tenter de s'en sortir : ils
mettent une pierre l'une devant l'autre pour construire un pont et essayer
d'atteindre l'autre rive, l'ailleurs. Les ponts sont toujours construits sur
des vides, des précipices. T.B. : Un lecteur me faisait part de ce qui l'avait surpris
dans ce livre : c'est que celui-ci raconte une histoire de l'adolescence
mais qu'il imaginait, en le lisant, que c'est un homme d'âge mûr qui l'aurait
écrit. Comme si au début du livre il s'agissait d'un adolescent et qu'à la fin
du livre il est devenu adulte. E.H. : Les frontières entre les
différents âges de la vie, de l'adolescence à l'âge adulte, sont plus floues
aujourd'hui. Quand à la lâcheté du père ... T.B. : ... en tous les cas il réagit toujours trop tard, mais
peut-être que ce n'est pas par lâcheté fondamentale ? Ce livre ne lui
laisse pas sa chance. E.H. : Alors, saisissez la
votre de chance ! Le père aurait probablement pu réagir " en
homme " s'il en avait décidé ainsi. Son attitude est trouble pour le moins
et peut-être que vous ne devriez plus chercher ni à le justifier, ni à
l'affronter, mais à " Etre ". T.B. : Je suis troublé parce que je pensais bien contrôler,
comprendre, mon livre, parce que je l'ai écrit et je me rends compte que
non : j'ai pour le moins un travail supplémentaire à faire sur l'orgueil. E.H. : Si j'ai eu la chance de vous
interviewer en premier je vous souhaite de vous laisser la chance de réussir et
de laisser à ce livre d'atteindre son but. Permettez-vous de découvrir que
c'est en dépassant cette histoire familiale que vous nous livrez, que vous vous
libérez, mais aussi que vous trouverez votre chemin de réussite. T.B. : Merci. Interview réalisée par Eric Hennekein septembre 2008 copyrigth © 2008 Hennekein - tous droits réservés |
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